Le geste qui demeure

La mémoire du corps et ce que la danse transmet

« Après une vie passée à apprendre à travers le corps, que reste-t-il lorsque la mémoire consciente ne suffit plus à raconter ce que nous avons vécu ? »

Cette question m’accompagne aujourd’hui, après plus de quarante années consacrées à la danse, dont trente comme danseur professionnel.

Quarante années de pratique, de répétitions, de spectacles, de rencontres, de voyages, de musiques, d’erreurs, de corrections et de répétitions encore.

Quarante années passées aux côtés de chorégraphes, metteurs en scène, réalisateurs, scénographes, techniciens, auteurs et artistes.

En 2009, j’ai obtenu mon diplôme de professeur de danse Jazz. En 2015, j’ai poursuivi ma recherche autour du cinéma documentaire aux Ateliers Varan, à Paris, comme auteur-réalisateur.

J’ai accumulé une quantité immense d’expériences.

Et pourtant, aujourd’hui, je serais incapable de toutes les raconter.

Je ne me souviens pas de chaque mouvement.

Je ne me souviens pas de chaque correction.

Je ne me souviens pas de toutes les personnes rencontrées.

Je ne me souviens pas de toutes les émotions vécues.

Mais quelque chose est resté.

C’est resté dans le corps.


Une mémoire que nous ne savons pas toujours raconter

Lorsque nous parlons de mémoire, nous pensons souvent à ce dont nous pouvons nous souvenir consciemment : une date, un nom, un événement, une phrase.

Mais le corps possède aussi une autre forme de mémoire.

Dans la danse, la répétition et la pratique construisent des compétences motrices qui peuvent être mobilisées sans que nous ayons besoin de raconter consciemment comment nous les avons apprises.

Un danseur peut avoir oublié la première fois où il a appris un mouvement, les centaines d’heures de répétition qui l’ont précédé, ou même les paroles de celui qui le lui a transmis.

Et pourtant, son corps sait encore.

Cette mémoire du mouvement est liée à l’expérience, à la répétition, à la perception du corps et à sa relation avec l’espace et avec les autres.

Cela me fascine.

Parce que cela signifie peut-être qu’une partie de notre histoire ne vit pas seulement dans les souvenirs que nous sommes capables de raconter.

Elle vit dans la manière dont nous sommes devenus ce que nous sommes.


Dans le geste réside la mémoire

Cette phrase est devenue pour moi un point de départ :

« Dans le geste réside la mémoire. »

Un geste n’est pas seulement un mouvement.

Il peut contenir des années de pratique.

Une posture peut raconter une expérience.

Une manière de marcher peut conserver une relation à l’espace.

Une respiration peut faire remonter quelque chose que nous ne savons plus nommer.

Un regard peut réveiller une sensation.

Un mouvement peut faire revenir un paysage, un parfum, un sourire.

C’est peut-être pour cela que la danse est aussi une forme de mémoire.

Elle ne conserve pas seulement une chorégraphie.

Elle conserve la manière dont un être humain a traversé le temps.


Que reste-t-il après quarante années ?

C’est aujourd’hui la question qui m’intéresse le plus.

Pas seulement :

Qu’est-ce que je me rappelle ?

Mais :

Qu’est-ce qui continue à vivre en moi de tout ce que j’ai vécu ?

Je ne peux pas me souvenir consciemment de tout ce que j’ai appris.

Mais tout ce que j’ai traversé a peut-être participé à construire celui que je suis aujourd’hui.

L’expérience ne doit donc pas nécessairement être entièrement consciente pour être transmise.

Un professeur transmet aussi ce qu’il ne sait pas transmettre.

Un danseur transmet à travers son corps.

Un réalisateur transmet à travers son regard.

Un artiste transmet aussi à travers les questions qu’il laisse aux autres.

C’est pourquoi je m’intéresse aujourd’hui de moins en moins à la simple conservation d’informations sur la danse.

Ce qui m’intéresse, c’est de conserver l’expérience humaine de la danse.


De la danse à la caméra

Pendant de nombreuses années, mon corps a été le principal instrument à travers lequel j’ai découvert le monde.

Aujourd’hui, je filme la danse.

Cela pourrait sembler être un changement de direction.

En réalité, je crois que c’est une continuité.

J’ai filmé des heures et des heures de répétitions, de spectacles, de concerts et de moments de travail.

Dans ces images existe une partie de mon histoire que je ne suis plus capable de restituer entièrement.

Mais les images sont toujours là.

Et cela m’amène à une nouvelle question :

Un fonds audiovisuel peut-il devenir une forme de mémoire du corps ?

Une image peut conserver un geste que le temps aurait effacé.

Une voix peut conserver un témoignage.

Un visage peut faire revenir la présence de quelqu’un qui n’est plus là.

Un mouvement filmé il y a vingt ans peut être regardé aujourd’hui avec des yeux complètement différents.

L’image documentaire n’est alors plus seulement une trace du passé.

Elle devient une porte par laquelle le passé peut continuer à dialoguer avec le présent.


Le Gardien du Geste

C’est à partir de cette réflexion qu’est née une idée que j’appelle aujourd’hui :

Le Gardien du Geste

Pas simplement un archivage de la danse.

Pas une collection de spectacles.

Mais une archive vivante de personnes, de corps, de gestes, d’expériences et de mémoires.

Rencontrer des danseurs, des chorégraphes et des artistes.

Les filmer.

Les écouter.

Observer ce qu’ils font et ce dont ils se souviennent.

Mais surtout, peut-être, observer ce qu’ils n’arrivent pas à expliquer.

Car parfois une personne peut ne plus trouver les mots pour raconter quarante années d’expérience.

Elle peut pourtant encore accomplir un geste.

Et peut-être que ce geste peut raconter quelque chose.


Transmettre ne signifie pas reproduire

La transmission artistique ne devrait pas, à mes yeux, consister à donner aux générations futures une formule à reproduire.

Je ne voudrais pas dire :

« Fais comme moi. »

J’aimerais plutôt pouvoir dire :

« Voici ce que j’ai traversé. Prends-le, transforme-le et va plus loin que moi. »

La mémoire ne devrait pas devenir une prison.

Elle devrait devenir une matière à transformer.

Une génération transmet quelque chose à la suivante non pas pour que cette chose reste identique, mais pour qu’elle puisse continuer à évoluer.

C’est peut-être l’un des sens les plus profonds de la transmission dans la danse.


Le corps à l’époque de l’intelligence artificielle

Cette réflexion prend aujourd’hui une dimension nouvelle.

Nous vivons à une époque où l’intelligence artificielle peut générer des textes, des images, des sons et des représentations du mouvement.

La technologie peut conserver des quantités considérables d’informations.

Mais il existe une différence entre conserver une information et avoir vécu une expérience.

Une machine peut décrire un mouvement.

Elle peut l’analyser.

Elle peut reconnaître ses caractéristiques.

Elle peut même en produire une représentation.

Mais une question demeure :

Que signifie, pour un être humain, avoir vécu ce mouvement ?

Peut-être que, dans une société où tout peut être enregistré, reproduit et transformé en données, l’expérience incarnée deviendra encore plus précieuse.

Le corps pourrait devenir l’un des lieux où la connaissance n’est pas seulement une information.

Elle est une expérience.


Laisser une trace

Je ne pense pas aujourd’hui à la transmission comme à la nécessité de construire un monument.

Ce qui m’intéresse est plus simple.

Laisser une trace véritable.

Une image.

Une voix.

Un geste.

Un témoignage.

Une rencontre.

Quelque chose qui puisse être retrouvé par quelqu’un qui viendra après nous.

Après une vie consacrée à la danse, c’est peut-être la responsabilité que je ressens aujourd’hui.

Non pas démontrer ce que j’ai fait.

Non pas conserver le passé par nostalgie.

Mais essayer de comprendre ce qui, dans cette expérience, peut encore être utile à ceux qui viennent après nous.

Parce que la mémoire ne sert pas seulement à nous rappeler d’où nous venons.

Elle peut aussi nous aider à imaginer où nous pouvons aller.


Le geste qui demeure

Et je reviens alors à la question du début :

« Après une vie passée à apprendre à travers le corps, que reste-t-il lorsque la mémoire consciente ne suffit plus à raconter ce que nous avons vécu ? »

Peut-être reste-t-il le geste.

Le regard.

La manière d’écouter.

La manière d’habiter l’espace.

Ce que nous avons transmis sans même savoir que nous le faisions.

Et surtout, la possibilité que quelqu’un d’autre recueille ce que nous avons laissé et le transforme en quelque chose de nouveau.

Peut-être être le Gardien du Geste signifie-t-il simplement cela :

ne pas empêcher la mémoire de disparaître, mais lui donner la possibilité de continuer à vivre à travers quelqu’un d’autre.

Dans le geste réside la mémoire.